Chaque jour, pendant la Semaine du Développement Durable, retrouvez sur MarcelGreen.com l'interview d'un acteur clé du Développement Durable. Aujourd'hui, c'est Tristan Lecomte, Fondateur de Alter Eco qui nous parle de commerce équitable et de frugalité jubilatoire ... :-)

Introduction

 

 


1. La situation du Commerce Equitable

MarcelGreen.com: Alter Eco sera au salon Planète Durable du 2 au 5 avril, qu’est ce que tu attends de ce salon et de la Semaine du Développement Durable ?

tristan leconte portrait petit alter eco 2 Tristan Lecomte : Ces événements nous aident à passer des paliers à chaque fois ; parce que tout le monde communique en même temps, ça créé une caisse de résonance et c’est cette caisse de résonance qui fait qu’on ne reviendra pas en arrière après. C’est ce qu’on a vu avec le commerce équitable chaque année : on a une grosse croissance de nos ventes pendant la quinzaine (NDLR : La quinzaine du commerce équitable) et près on ne revient jamais au même niveau. Tant en terme de communication que de développement de la notoriété.

La notoriété du commerce équitable était de 8% en 2000, elle est de 84% aujourd’hui. Je parle de notoriété assistée donc ça ne veut pas dire forcement que la personne sait définir exactement ce qu’est le commerce équitable mais il en a entendu parlé.

Au niveau des ventes, on était à 20 millions d’euros de chiffres d’affaire en 2000 et 200 millions aujourd’hui ; et la quinzaine ça permet de remobiliser et de dire à tout le monde « ah oui c’est vrai j’ai oublié que je voulais faire du commerce équitable ou que j’ai un rayon mais que je m’en suis pas encore occupé depuis longtemps ou que je m’intéresse à ce sujet mais que j’ai pas encore fait d’article parce que j’ai été repris par l’actualité de la crise.. » et la ça pose les éléments et ça envoie des vibrations dans tout le secteur !

 


2. Croissance, décroissance & philosophie

MG : Est-ce que tu es un défenseur de la croissance verte et quel est ton sentiment par rapport à la décroissance ?

tristan leconte portrait petit alter eco 2 TL : C’est marrant on en parlait ce matin. Je pense que la décroissance c’est intéressant d’un coté parce que ça nous fait prendre conscience qu’il faut d’abord mieux consommer avant de plus consommer.

Et que cette recherche de toujours remplir plus notre caddie, notre portefeuille, notre matérialité, on croit que c’est la clef du bonheur. Alors que c’est ça qui nous enferme dans toujours plus d’avidité.
Donc l’enjeu c’est plutôt de se délester, de se décarboniser, de se vider, plutôt que d’être toujours dans cette course sans fin. Sinon on est comme un hamster dans sa roulotte qui n’arrive pas à s’extraire et a regarder un peu le monde avec plus de perspective.

De ce coté la c’est intéressant mais en même temps aborder cette question en disant décroissance ce n’est pas forcement didactique et éducatif.

Je pense que croissance verte c’est plus accueillant, c’est plus ouvert. Nous sommes sorti de cette dialectique entre croissance et décroissance ou entre droite et gauche, entre conservateur et progressiste, défenseurs du progrès à tout prix et les post moderne qui sont pour la régulation, les démocrates etc. avec ce qu’on appelle la démarche intégrale.

Cela fait référence à la philosophie intégrale, c'est en référence à Ken Wilber où en fait le monde est une évolution constante et la démarche intégrale ne recherche pas la dualité mais l’unité. On reconnaît en fait les différents stades qui ont précédé notre existence : archaïque, tribaux, religieux, moderne, post moderne, et il y en a qui sont restés à un certain niveau parce que ça fait parti de leur culture et il n’y a pas de jugement de valeur.

Il faut le reconnaître, certains sont à fond dans le progrès, à fond dans la Porsche Cayenne, etc. Plutôt que de commencer à les juger et à créer une dualité, c’est comment peut on les réunir ?

Comment les engager tous dans cette démarche qui demande aussi bien un changement intérieur qu’extérieur.

MG : Mais vont-ils passer à un cycle supérieur après ?

TL : On pense qu’on est dans une phase d’évolution constante, que nous sommes pour l’instant à un certain niveau, que nous devons rapidement dépasser. Pour ensuite atteindre une nouvelle culture qui va dépasser les clivages. C’est la même chose que Nicolas Hulot dans sa démarche supra politique : placer l’environnement dans un plan supra politique. Parce que ce n’est pas la droite ni la gauche qui va nous permettre d’évoluer et tout le monde en fait est dans l’évolution de sa conscience.
C’est l’histoire du monde depuis les poussières d’étoiles, le big bang etc. On est arrivé à un être aujourd’hui qui est digne de conscience et cette conscience elle s’élargit de plus en plus et tu ne peux pas revenir en arrière.

Ca veut pas dire que tu vas toujours être parfait, que tu vas toujours avoir les bons gestes, mais à partir du moment ou tu prends conscience, « ah ok, peut être que la prochaine fois je vais agir mais en tout cas je ne penserai plus jamais de la même manière », il y a une intégration progressive, une extension de ce champ de conscience et tout le monde est dans cette dynamique.

Après il y a les gens qui ont un vécut différent, qui ont des aspirations différentes, qui ont une compréhension du sujet différente. Je trouve que pour Alter Eco, il faut se poser la question de savoir comment est ce qu’on véhicule notre message pour qu’il soit accepté et non pas qu’il soit perçu comme une contrainte. Nous on prend du plaisir dans ce qu’on fait donc euh… tu vois quand tu m’a dit que tu avais la banane etc.… moi je trouve ça génial parce que en effet, si pour tout le monde le développement durable c’est la banane on est plus heureux.

Et c’est la réalité en plus, il y a pas a dire « ah l’autre il est méchant il fait pas les choses » non ! C’est « comment est ce que je peux le faire participer à cette jubilation militante ? ». On appelle ça militantisme jubilatoire ou frugalité jubilatoire, je préfère ça à décroissance ou croissance verte.

C’est « qu’est ce que c’est bon d’être frugal », « qu’est ce que c’est bon de militer ». Avec Alter Eco notre slogan c’est « C’est si bon de changer le monde » parce que c’est plus tu donnes et plus tu prends.

La manière dont on applique cette matrice à Alter Eco, c’est qu’il y a les trois axes économiques sociaux et environnementaux que l’on met en perspective par rapport au moi profond, au changement intérieur, ma prise de conscience et comment ensuite je vais la traduire à travers l’outil qui est Alter Eco vers le monde et comment aussi parfois le monde nous inspire, les clients, les producteurs, tout le monde.
Et dans la manière dans laquelle ça s’articule, le critère personnel, hédoniste, c’est le plaisir, le bonheur, qui est la condition d’action pour le social et pour l’environnement et qui lui-même va me ramener encore des retours très positifs.

MG : Mais de toute façon ça marche comme ça, a partir du moment ou toi tu es bien et tu es content de faire ce que tu fais, tu le transmets d’abord à ton premier cercle qui va être l’entreprise, l’association etc. et après ça déborde…

TL : C’est le Karma, voila c’est le même principe que tu vois dans le karma. Tu mets dans la toile du positif, du récupère plein de positif. Si tu mets du négatif, tu te récupères plein de négatif.
Et le développement durable, c’est ça mais au niveau transgénérationnel : plus on va mettre du bon karma dans la toile et plus les générations futures vont pouvoir vivre dans un bon cadre. On n’aime pas créer des barrières. Il faut créer des ponts, il est urgent d’agir, il est trop tard pour être pessimiste, il faut vraiment avancer. Et nous on va en grande distribution, on va vers tout le monde qui veut s’engager, il n’y a pas de jugement de valeur, il y a pas les « cons », il y a pas le « on ». Ca sert a rien en plus, c’est frustrant.

MG : Mais c’est bien, c’est exactement ce qu’on voit dans les message des internautes, sur les forums etc.… Le sujet de décroissance est un peu « sensible »…

TL : On en parlait ce matin tu vois, il y a le « Buy nothing day » samedi. On a proposé à tout le monde chez Alter Eco de faire une expérience de ce jour là, et après de faire un retour sur ce qu’il a vécut, comment il l’a vécut, comment il a réussit à faire, à ne pas faire etc.… Et on parlait du coût de  la décroissance. Et un directeur disait « ah non, je suis contre la décroissance, je n’aime pas cette manière de voir, je pense qu’il faute une croissance soutenable, une croissance différente mais pas commencer à se castrer, une fois qu’on sera 9 milliards d’individu… non non il faut croître quand même mais différemment ». Et la décroissance, elle est dans la dialectique entre moderne et post moderne et il faut passer maintenant à un stade supérieur. De même que Belém et Davos doivent se réunir pour travailler ensemble, et pas Davos d’un coté avec les modernes et Belém de l’autre les post modernes. Il y en a un qui a des idées super, l’autre qui à de l’argent.

 


3. Révolution verte & pouvoir d'achat

MG : Etats, entreprises, citoyens, a qui fais-tu le plus confiance pour mener la révolution verte ?

tristan leconte portrait alter eco TL : La dynamique des trois. En France on est un peu trop à pointer du doigt les entreprises et les Etats, et pas assez nous même. Le changement est tout autant intérieur qu’extérieur. C’est vrai que c’est frustrant de travailler tout le temps avec l’Etat parce qu’il te demande toujours de contribuer mais tu n’as pas de retour direct sur ton activité, c’est normal car c’est pour le secteur. Mais je pense que globalement en France on a déjà un secrétariat d’Etat pour le développement durable et il y a des choses qui ont beaucoup avancé avec le gouvernement actuel quand même, même si on n’est pas toujours d’accord avec les idées, le Grenelle est déjà un pas majeur pour la prise de conscience.

MG : Est-ce que le pire ennemi de la consommation durable ce n’est pas le pouvoir d’achat ?


TL :
On est en train d’essayer justement d’utiliser le pouvoir d’achat pour le vert ! Là on fait une opération en magasin en ce moment : « deux produits Alter Eco achetés, un arbre planté ». Donc à l’heure où on est tous orienté sur le pouvoir d’achat, l’idée c’est comment on peut utiliser le pouvoir d’achat comme un vrai pouvoir de changer le monde.

MG : Et pas comme une crainte de…

TL : Et pas que comme quelque chose de déflationniste. Le problème du pouvoir d’achat c’est qu’on ne prend uniquement en compte la question du prix. Mais sur la question du prix uniquement, on ne créé pas de valeur sur ces marchés et ce n’est pas positif pour les acteurs du marché ni même à terme pour les consommateurs.

Il faut au contraire enrichir. Il faut que le consommateur voit dans le produit industriel qu’il voit comme un produit cher, quel est son coût total ? En réintégrant les externalités sociales et environnementales, et la le produit peu coûter très cher en fait.

Alors que le produit bio, en changeant un peu sa manière de consommer, je mange moins de viande par exemple, a un meilleur impact environnemental. En plus il n’y a pas de problèmes au niveau de la santé et ça lui permet de faire des meilleurs choix alimentaires.

Le pouvoir d’achat je pense qu’on en parle pas assez dans les écoles. Il devrait y avoir un cours spécifique sur le rapport entre consommation et citoyenneté. On n’a pas de clefs de lecture. Parce qu’on est ce que l’on consomme, on est vraiment une société de consommation et on a aucune éducation la dessus. On ne sait pas où va l’argent de se que l’on achète. C’est quand même dingue !
Alors qu’on est une démocratie super évoluée … sur la consommation on achète de manière complètement aveugle. Mais ça doit commencer à l’école avec des modules de formation, nous faisons d’ailleurs des kits pédagogiques pour les enfants pour apprendre le commerce équitable à l’école.

MG : En tant que consommateur responsable, est ce que tu as des produits, des marques préférées ?


TL : J’aime beaucoup Veja. Malheureusement je ne peux pas les porter parce que j’ai les pieds plats et il y a pas assez de talons, mais je trouve que ça fait envie ! Toutes les marques font envies en fait : Idéo, Tudo Bom, Miséricordia. J’aime aussi les noix de lavage Rhita, même parfois certaines marques qui ne le savent pas mais qui en fait sont super écologique.
Toutes les marques de vélos par exemple. Mais plutôt les anciennes comme Motobécane, Gitane etc. Toutes les marques qui montrent que tu n’as pas acheté mais que tu n’as fais qu’en racheter un qui était déjà sur le marché, donc tu n’as pas créé la matière quoi.
La récup, Emmaüs c’est une belle marque aussi, Bilum aussi c’est magnifique. Et toutes les marques qui sont des anti-marques ou qui se choisissent un modèle différent pour se valoriser.

MG : Proust, Cerdan, Pagnol, Duchamp, Green, quel est ton Marcel préféré ?

TL : Là tout de suite ce à quoi je pense, car j’ai vu « la môme Piaf » hier c’est Marcel Cerdan et il se trouve que le personnage est vachement attachant dans ce film, il est humain. Mais sinon je pense plutôt à un Président Africain qui s’appellerait je sais pas « Marcel quelque chose » , il n’a pas existé mais ce pourrait être bon. Et l’enjeu est vachement en Afrique en fait pour s’engager sur l’environnement et les questions de développement durable donc j’aimerais qu’il soit africain !