Marcel : Il y a encore du travail pour développer l'agriculture bio ! Pourtant, selon vous, on pourrrait nourrir le monde uniquement avec l'agriculture biologique.

Isabelle : C’est tout à fait possible ; et à tous ceux qui nous expliquent doctement qu’avec une agriculture vertueuse on ne pourrait pas nourrir le monde, je conseille la lecture du dernier rapport de l’ONU réalisé par Olivier de Schutter (Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l'alimentation). Il y apporte la preuve indiscutable que l’agroécologie peut doubler la production alimentaire en 10 ans et ainsi réduire durablement la pauvreté rurale. (Ndlr : l’agroécologie est une démarche qui vise à associer le développement agricole à la protection de l’environnement grâce à l’agriculture biologique). Et cet expert de regretter que l’agroécologie soit insuffisamment soutenue par les politiques publiques, lui préférant de loin l’agriculture productiviste, qui engendre pourtant changements climatiques, pollutions et problèmes de santé publique… Cherchez l’erreur. Il va pourtant falloir revenir à un peu plus de raison, avec une agriculture qui soit respectueuse de l'environnement, des saisons, des rotations, et qui soit moins tournée vers la spéculation.

On a fait des agriculteurs des techniciens. Ils avaient le plus beau métier du monde, ils avaient de l’or dans les mains, la connaissance de la terre, l'intuition, etc... Maintenant ils ont les hormones d'accrochage, les hormones de décrochage, les raccourcisseurs... par exemple le blé : quand on pense qu'on met trop d'engrais azoté – qui contaminent nos nappes phréatiques - pour booster la croissance des plantes, mais pour que ça ne pousse pas trop haut on met des hormones de raccourcissement... alors qu'il suffirait de mettre un peu moins d'engrais ! Mais ils sont tellement dedans qu'il ne voient même plus le problème, et ils ne voient pas comment ils pourraient faire sans. Alors que dès qu'ils commencent à s'orienter vers autre chose, ça marche très bien, ils gagnent mieux leur vie, ils ont plus heureux, ils sont moins malades... c'est un cercle vertueux.

Marcel : Qu'est-ce qui fait, justement, qu'il y en a qui n'arrivent pas à faire autrement et d'autres qui vont se convertir à la bio ?

Isabelle : Ce n'est pas si facile de voir comment faire autrement, car normalement les agriculteurs sont aidés par les techniciens des coopératives. Or ces gens sont payés au pourcentage de produits phytos qu'ils vendent aux agriculteurs, donc c'est sûr que si le plus proche conseiller des agriculteurs a pour seul but de leur vendre le plus de produits phytosanitaires, ce n'est pas facile de changer, je me mets aussi à leur place...

Dans les années 70, les agriculteurs qui voulaient se mettre au bio étaient de vrais militants. La bio était complètement marginale, il n'y avait rien pour les aider en France. Ils ont dû aller en Suisse ou en Allemagne pour apprendre comment faire. Mais même maintenant, on est beaucoup moins aidé que dans l'agriculture conventionnelle, et on est très seul. Beaucoup disent qu'ils ne veulent pas se mettre au bio parce qu'ils ne veulent pas être mal vus de leurs voisins ! L'agriculteur bio, même encore aujourd'hui, reste mal vu au milieu des agriculteurs conventionnels. Il y a encore des mentalités à faire évoluer.

Marcel : La bio pourrait-elle être produite à grande échelle sans perdre son âme, sans devenir un business comme un autre ?

Isabelle : Je lisais dans Porc magazine que les éleveurs de porc bio en Allemagne produisent deux fois plus qu'en France, mais ils mettent une partie de leurs porc sur caillebotis, tandis qu'en France c'est sur paille ou dans les prés. Apparemment en Allemagne ils ont un référentiel plus souple que chez nous. Justement le label bio européen est critiqué parce qu'il est toujours inférieur au français pour certains produits (notamment pour le vin). Evidemment, si c'est pour faire comme les industriels et dire que c'est du bio, ça ne marche pas.

Cependant je n'arrive pas à croire qu'on pourrait arriver à de telles dérives. Pour l'élevage bio, il est impossible d'avoir les mêmes concentrations d'animaux qu'en industriel, parce que les traitements sont réduits au strict minimum. Or, les concentrations de l'élevage industriel ne sont viables qu'avec des traitements. Mais les agriculteurs bios s'y retrouvent quand même, parce qu'ils ont beaucoup moins de pertes que les éleveurs industriels. Et puis ils sont en recherche constante, ils sont toujours en train de voir comment ils peuvent arranger le système. Pour les saumons, par exemple, au lieu de les traiter contre les poux de mer, ils se servent de poissons mangeurs de parasites, et ça marche très bien ! L'agriculture bio est beaucoup plus innovante que l'agriculture conventionnelle, qui se cantonne à prévoir une molécule chimique pour chaque problème.